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Lettre ouverte à Karim RISSOULI (animateur de l’émission C ce soir sur France 5)

lundi 13 février 2023, par Pixef

Bonjour Monsieur RISSOULI,

Ne parvenant pas à vous contacter via le site de France 5 je me permets de m’adresser à vous via mon Blog, dont je vous fais simultanément parvenir le lien.

Je tiens tout d’abord à vous dire que je manque rarement votre émission que j’apprécie beaucoup.

Je me permets donc de vous exposer ici quelques suggestions qui me sont venues à l’esprit lors de l’émission du 8 Février sur "La Méritocratie" (que j’ai prise hélas en cours de route...). Cette idée a trouvé progressivement son origine lors d’autres émissions que la vôtre sur le Travail, la Retraite, la Protection Sociale, les "Superprofits"... qui abondent depuis quelques semaines, on comprend bien pourquoi.

En effet, le travail a toujours été évoqué en fonction de sa rémunération, de sa pénibilité plus ou moins grande, de la qualification qu’il requiert (et donc du niveau et de la longueur des études nécessaires), de son utilité sociale, de sa rentabilité financière, du prestige qui s’y attache, de l’attrait qu’il suscite ou de la répulsion qu’il inspire, du "sens" qu’il revêt pour celui ou celle qui l’effectue, de la charge mentale qu’il génère, tout cela afin de justifier ou de critiquer les différences de revenus et de salaires de plus en plus vécues comme des inégalités injustes ou injustifiées, voire injustifiables.

Tous ces débats sont certes nécessaires utiles et instructifs mais, à ma connaissance, il n’y en a pas eu sur LA caractéristique principale du cadre de travail le plus répandu dans les sociétés "développées" : le SALARIAT.
Cette caractéristique est la SUBORDINATION et elle nécessiterait bien, à mon avis, une émission à soi seule.
En effet le principe fondamental du salariat, du contrat de travail, est que la personne employée accepte de mettre sa force de travail pendant un temps déterminé à disposition d’un employeur, dans le cadre d’un lien de subordination envers ce dernier, en échange d’une rémunération fixe déterminée dans le contrat. L’employeur s’engage à verser cette somme, quels que soient ses gains mais il est libre d’utiliser comme il lui convient la force de travail du contractant ainsi que le produit du travail, individuel ou collectif de son ou ses employés.
Il est aussi et surtout libre d’organiser leur travail comme il lui semble, cette liberté étant limitée par le Droit du Travail ...lorsqu’il s’applique...

Or le vécu de l’immense majorité des salariés "de la seconde ligne" est, (pour être un peu schématique j’en conviens), de devoir commencer par déposer son cerveau au vestiaire en arrivant dans l’entreprise. Il doit ensuite s’activer sans pouvoir s’organiser "à sa manière", "à sa façon", selon son rythme, ses horaires, etc. Ou, s’il est autorisé à utiliser ses neurones c’est pour se voir enjoindre d’être créatif dans le sens indiqué par la hiérarchie MAIS aussi principal responsable de ses échecs.
Le pire étant lorsque tout cela est déterminé par des technocrates et des dirigeants depuis leurs écrans et en fonction de critères dépendant principalement de l’appétit des actionnaires ou propriétaires et/ou de la nécessité de faire face à la concurrence.
Et le pire du pire survient lorsqu’entre ces cadres et dirigeants s’interpose une machine dont l’employé doit suivre les directives et les normes, machine qui "rapporte" en direct sa performance, ses faits et gestes.

Et cela s’applique aussi à cette nouvelle forme du travail à la tâche qu’est l’ubérisation de certaines activités, qui a séduit à ses débuts beaucoup de (jeunes ?) travailleurs qui aspiraient justement à s’émanciper de la subordination impliquée par le salariat. (Il faut souligner ici que les célèbres CANUTS lyonnais n’étaient pas des salariés employés dans des usines plus ou moins sordides mais des travailleurs indépendants qui "achetaient" une certaine quantité de travail lors d’enchères descendantes et qui, ensuite devaient s’organiser comme ils voulaient et comme ils pouvaient pour l’effectuer en temps voulu et selon une qualité convenue. Ils pouvaient ainsi mettre au travail toute leur famille, enfants compris, amis, voisins, et les rémunérer eux-mêmes, pour pouvoir honorer leur contrat).
Ce sont maintenant des plateformes anonymes qui dictent de manière implacable l’organisation et les normes à respecter par les travailleurs ubérisés.

D’où mon étonnement et mon interrogation, lorsque est évoquée la "charge mentale" des cadres pour justifier certains écarts de salaires : chaque employé salarié se lève chaque matin avec un autre type de charge mentale, celle consistant à se représenter cette subordination qu’il va devoir subir (après ses heures de transport), subordination qui le mutile en tant qu’être pensant et même, le croirez-vous ? intelligent. Charge mentale qui s’ajoute à celle que représente la nécessité quasi quotidienne d’arbitrer entre tel ou tel achat et telle ou telle facture pour joindre les deux bouts en fin de semaine, en fin de mois.

Interrogation aussi, je l’avoue, lorsque j’entends sur toutes les ondes, parler de la quête d’un "sens" que n’ont plus beaucoup de travaux actuellement et qui provoque un certain nombre de démissions silencieuses" et de reconversions de cadres hautement diplômés dans l’artisanat et l’agriculture biologique ou le tourisme éco-responsable dans des cadres idylliques.

Mais le "sens" du travail tout le monde le connaît !
Les gens qui exercent une mission de service public, par exemple, savent qu’ils travaillent pour le bien de leurs usagers et à travers eux pour le bien commun. Mis à part celles et ceux qui n’ont choisi cette voie que pour la sécurité de l’emploi et du salaire qui lui est attaché et qui ne font pas de leur mieux, ils/elles s’y sont engagé.e.s conformément à des valeurs de solidarité, d’égalité, et à une conscience de l’intérêt général.
D’autres souhaitent se réaliser, créer une oeuvre, d’autres maintenir ou acquérir sinon une renommée, au moins une réputation, d’autres encore, travailler en équipe, d’autres encore, plus particulièrement dans le secteur marchand, gagner beaucoup d’argent.
D’autres enfin, désirent seulement survivre décemment : se nourrir, se loger, se chauffer, se transporter ...jusqu’à son lieu de travail...

Mais beaucoup de salariés éprouvent quotidiennement dans leur chair le sentiment qu’ils/elles mettraient beaucoup plus de coeur à l’ouvrage et ressentirait moins de pénibilité voire de souffrance s’ils/elles savaient que chaque effort supplémentaire se traduira par un gain, une liberté, une reconnaissance supplémentaires ou une pénibilité moindre, alors qu’à l’inverse, savoir qu’il ne profitera qu’au propriétaire, augmente le ressenti de cette pénibilité et provoque un certain désinvestissement.

Il s’ajoute à cela que, dans certains cas, ou à certaines périodes d’une vie professionnelle, la réalité ne correspond plus aux attentes, aux espérances mais alors ce n’est pas d’un manque ou d’une perte de sens qu’il s’agit mais d’une déception par rapport à un projet devenu impossible à réaliser.
Un sens pré-existait et subsiste dans tous les cas :

  • Dans le secteur privé et/ou marchand chacun sait qu’au bout du compte, par delà ses désirs et projets personnels il/elle travaille pour augmenter la valeur de l’entreprise et des dividendes ou des revenus des propriétaires, le salaire n’étant que concédé comme conséquence de cette valorisation.
  • Dans le secteur public, chacun.e sait qu’il/elle sert les objectifs de sa direction, de son ministère, de sa collectivité locale. (Que ces objectifs soient perçus comme plus ou moins rationnels ou pertinents, plus ou moins conformes à l’intérêt général ou à celui d’une classe particulière, là n’est pas la question).

Ce n’est donc pas de "sens" du travail dont il faut parler de manière abstraite mais de notre "pouvoir sur nos actes", comme disait Gérard MENDEL, sur leurs conséquences, sur leur organisation, et, au bout du compte, en un mot, sur la définition de la finalité des entreprises et l’organisation du travail en leur sein, donc leur gouvernance, qu’elles soient des collectifs de travail ou des entreprises individuelles (ce qui est, dans ce cas, théoriquement plus facile).

Cette problématique du sens du travail en recouvre deux autres, plus délicates : celles du ou plutôt des désirs et celle de la gouvernabilité d’une société.

1) La plupart du temps le désir (cette pulsion qui donne leur sens aux actes et donc entre autres au travail que l’on a choisi ou que l’on subit) n’est envisagé que dans un sens platonicien ou freudien, c’est-à-dire comme la réponse à un manque : d’argent, d’amour, de reconnaissance, de sécurité, de pouvoir... (En gros : "Je l’ai pas, ça me manque, je le veux). Manque auquel les dirigeants se donnent pour devoir de répondre, au minimum pour maintenir la cohésion sociale, au mieux pour l’augmentation du bien-être collectif. C’est le plus souvent la vision du haut vers le bas qu’en ont les classes dirigeantes lorsqu’elles pensent aux couches sociales les plus pauvres et les plus dominées. Pour celles-ci le sens du travail ne peut correspondre qu’à satisfaire au désir de survie décente. (Même si, de temps en temps l’histoire édifiante de la réussite exceptionnelle d’un self-made man issu des classes populaires est diffusée pour entretenir la motivation à "travailler plus pour gagner plus")

Pourtant, en bas aussi, on éprouve, autant qu’en haut, une autre forme du désir, au sens spinoziste du terme : celui qui ne s’origine pas dans le sentiment d’un manque (souvent par comparaison socialement induite) mais qui consiste à vouloir réaliser, à développer au mieux, au maximum, sa "puissance d’agir" dans toutes les dimensions de son être, c’est-à-dire à se réaliser, à s’accomplir, à "réaliser un rêve" (ou ses rêves ...alors que pour les couches les plus favorisées de la société il ne s’agit le plus souvent que de "projets"...).
C’est vraisemblablement ce qui explique que la révolte gronde lorsque cette possibilité de satisfaire ses désirs au sens spinoziste s’éloigne trop de l’espérance suscitée par les promesses de plaisir et de bonheur agitées pluri-quotidiennement par la publicité, les media et le spectacle du mode de vie des plus riches ou par les exemples de réussite cités plus haut.

2) L’espérance et la crainte sont deux puissants moyens complémentaires de gouvernement : espoir de réaliser ses désirs, motivant à fournir les efforts nécessaires et à se conformer aux règles, crainte de déchoir, de perdre quelque chose, motivant à échanger son obéissance contre une promesse de protection.
Et c’est bien ce ressort de l’espérance qu’entretiennent les gouvernants et les dirigeants économiques, quand ils ne le créent pas grâce à la publicité qui sert à faire naître des envies pour les faire évoluer en manques et en "besoins".
Cette espérance de satisfaire ces "besoins" a plusieurs fonctions dont celle d’être un moteur de l’économie et de la croissance : il faut travailler pour les combler. Et, comme a dit quelqu’un : "la patience est la principale vertu de la classe ouvrière"...
Symétriquement et complémentairement, la crainte de perdre ce qu’on a est suscitée et entretenue par le spectacle permanent des misères du tiers et du quart monde : "Si vous voulez tout changer en poursuivant une utopie, voilà ce qui risque de vous arriver".

Mais si les désirs et les craintes sont très divers chez les humains, un sentiment leur est commun (bien qu’il s’éprouve lui aussi de manière différente selon les individus) : le sentiment du juste et de l’injuste. Il arrive de temps à autre dans la vie d’une société que ce sentiment converge jusqu’à un point et un degré tels que cela nécessite une modification du pacte social si c’est l’injuste qui domine ou au contraire que cela permette une refondation de ce pacte lorsque une conception nouvelle de ce qu’est le juste fait consensus.
Mais, lorsque l’espérance d’un avenir meilleur est éteinte et que la crainte de perdre un mode de survie décente n’existe plus quand ce mode de vie n’est plus accessible qu’à un coût humain jugé exorbitant, lorsque le consensus sur l’injuste est réalisé, alors le temps est venu de changer de gouvernance.

Le partage de la valeur des richesses créées entre les salaires des employés, l’entreprise elle-même (ses investissements), et la rémunération du capital investi, est un second problème, qui dépend du précédent et qui implique de se pencher sur un troisième problème qui est la propriété des moyens de production.
Cette propriété pourrait s’envisager comme "fondante", au fur et à mesure de la durée de vie et du développement de l’entreprise. En effet, l’attribution des profits aux seuls propriétaires au motif qu’ils ont pris le risque de l’investissement initial. se justifie de moins en moins puisque c’est progressivement de plus en plus grâce à ses employés qui y investissent leur force de travail et, pour certains, lorsqu’ils y sont autorisés, leur créativité que l’entreprise se développe.
Mais cela aussi nécessiterait une émission à soit seul.

Enfin, dernière dimension indirectement incluse dans la problématique de la "Méritocratie" : l’inégalité "naturelle" de rentabilité des divers secteurs économiques qui est générée par le marché.
Certaines activités, comme le Luxe, l’Energie, la Finance, l’Immobilier, l’Aéronautique... génèrent beaucoup plus de profits que par exemple, les services à la personne, le nettoyage, l’agriculture biologique, le petit bâtiment, qui ne sont pourtant pas moins utiles et indispensables ni "méritoires" que les précédents.
A cette problématique, un chercheur économiste indépendant, Benoît BORRITS, apporte une réponse originale, simple et apparemment efficace : une Sécurité Economique, analogue à la Sécurité Sociale, mais appliquée aux entreprises et fonctionnant comme elle à la Répartition. https://securiteeconomique.org/
La mutualisation (et démarchandisation) d’une partie de la Valeur Ajoutée de TOUTES les entreprises et sa redistribution en parts égales sous forme d’une allocation identique pour chaque emploi à TOUTES les entreprises, permettrait un rééquilibrage de ces secteurs économiques inégalement rentables. Sans compter le renflouement mécanique des caisses de la Sécurité Sociale (Santé, Retraites, Chômage) que générerait ce système puisque, sécurisant les salaires grâce à l’Allocation de Sécurité Economique, il favoriserait une création conséquente d’emplois.
...Mais cela aussi mériterait une émission à soi seul...

Voilà, Monsieur RISSOULI, la réaction et les idées que m’a inspirées votre émission du 8 Février sur la Méritocratie mais, encore une fois, elle n’en était pas seule la cause : bien d’autres n’osent pas aborder en face cette question du lien entre la gouvernance et la propriété des entreprises d’une part et d’autre part le "sens" du travail, le goût de l’effort et le refus de l’allongement de sa durée avant la retraite.
Et pour cela encore on pourrait imaginer autre une émission entière sur le thème des conséquences de la lente dépossession des travailleurs de la plus grande (à mes yeux) invention humaine de l’après guerre : La Sécurité Sociale.

Recevez mes salutations cordiales et mes félicitations pour votre émission.
Pixef

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